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Henri Peña-Ruiz : lettre ouverte à François Hollande sur la laïcité

Henri Peña-Ruiz est un professeur, un essayiste et un défenseur d’une forme de laïcité Républicaine à laquelle je souscris. Sa lettre ouverte à François Hollande est des plus intéressantes:

« Je m’étais réjoui d’entendre François Hollande afficher sa volonté de conforter la laïcité. Je suis aujourd’hui consterné de la tournure prise par une telle promesse. Pour la laïcité cela vire au cauchemar. D’une part seul le premier article de la loi de 1905 est mentionné littéralement dans le projet de constitutionnalisation. D’autre part le concordat encore en vigueur en Alsace-Moselle, liste de privilèges publics de trois religions octroyés par Napoléon en 1801 et en 1807, est promu au rang constitutionnel.

Bref, l’égalité prévue par l’article deux est censurée, et les privilèges concordataires sont renforcés dans la hiérarchie des normes ! Si les choses demeurent en l’état non seulement le programme du Parti socialiste (PS) ne renforce pas la laïcité mais il l’affaiblit… Pendant cinq années de pouvoir sarkozien, la laïcité a reçu des coups très durs. Maintenant, alors que l’espoir renaissait de la promouvoir, voici venir un nouveau coup, inattendu, politiquement paradoxal ! Ce serait une étrange façon de faire de la politique que de rassurer les partisans du maintien de privilèges en désespérant les partisans de l’égalité républicaine, croyants et athées réunis. Dialoguons malgré tout sans polémique sur les deux points en jeu.

Le premier point concerne les deux articles indissociables du titre premier de la loi de 1905. C’est une faute de ne pas mettre sur le même plan l’article deux et l’article premier. Pourtant, les énoncés sont simples, nets, purs comme du cristal. Jaurès s’en est expliqué. Lisons. Le premier article dit haut et fort « Liberté ! »: « La République assure la liberté de conscience et garantit le libre exercice des cultes. » Le second article dit haut et fort « Egalité ! » :  « La République ne reconnaît, ne salarie, ni ne subventionne aucun culte. » L’Etat porteur du bien public – res publica – n’a pas à privilégier les croyants, pas plus d’ailleurs que les athées. Ni statut de droit public, ni financements d’aucune sorte, pour une croyance qui n’engage qu’une partie des citoyens. La santé, l’instruction, la culture, elles, sont le bien de tous, et méritent tous les égards. Pour Jaurès, la chose était claire : supprimer le budget des cultes, ce n’est nullement nuire aux croyants, car le transfert de l’argent public à ce qui est universel, commun à tous, profite autant aux croyants qu’aux athées. Bref, il faut absolument constitutionnaliser littéralement les deux articles de la loi de 1905, réunis sous le titre « Principes ». Il serait étrange qu’un parti dit socialiste laisse tomber l’égalité de celui qui croit au ciel et de celui qui n’y croit pas…

Le deuxième point concerne le droit local d’Alsace Moselle. Ce droit local comporte deux composantes complètement distinctes et de généalogies à la fois historiques et nationales sans aucun rapport. D’un côté le concordat napoléonien de 1801-1807, loi française ; de l’autre le droit social promu par Bismarck pour endiguer la radicalisation révolutionnaire, loi allemande. Les religieux crispés sur leur privilèges concordataires prétendent qu’ils sont inséparables des droits sociaux. Ils mentent, et trompent le peuple. On peut supprimer le concordat sans toucher aux droits sociaux spécifiques aux habitants de l’Alsace Moselle. S’il faut rassurer les électeurs, c’est ainsi qu’on peut le faire dans le respect des principes indissociables de liberté et d’égalité. Je comprends mal l’argument du « respect d’une histoire particulière ». Nulle tradition n’est a priori respectable. La notion machiste de chef de famille, l’infériorisation des femmes, des homosexuels, des francs-maçons, des humanistes athées, ont longtemps fait partie des traditions occidentales. Fallait-il les respecter ?

François Hollande, il est encore temps de rétablir les choses. On peut comprendre que certains religieux cherchent à préserver leurs privilèges, et vous le fassent savoir. Encore qu’ils montrent ainsi qu’ils pensent davantage à la terre qu’au ciel. On ne peut comprendre que vous renforciez juridiquement ces privilèges, en les constitutionnalisant. Vous ne pouvez raturer ainsi l’égalité républicaine des athées des croyants et des agnostiques. Surtout vous qui êtes du même parti que Jean Jaurès. Est-il légitime que des athées soient tenus de subventionner, par l’impôt, un culte religieux ? L’argent public ne doit pas servir l’intérêt particulier mais l’intérêt général. Au moment où vous militez pour une gestion rigoureuse de la dépense publique, on peut s’étonner de votre position. Que ferez-vous demain si des libres penseurs ou des francs maçons vous demandent de l’argent pour leurs lieux de réunion ? Allez vous consacrer une approche discriminatoire qui donne aux croyants un statut de droit public alors que les athées sont confinés dans la sphère privée ? De grâce laissez à Nicolas Sarkozy le soin de considérer que la religion est un service public, le supplément d’âme d’un monde sans âme. Et laissez les croyants pratiquer leur religion de façon désintéressée, sans assistance de la puissance publique. Ce souci d’avantages temporels n’a rien à voir avec la spiritualité religieuse, comme vient de l’affirmer l’Observatoire chrétien de la laïcité.

François Hollande, mettez vos pas dans ceux de Jaurès plutôt que dans ceux des fossoyeurs de la laïcité. Ici comme ailleurs, c’est d’une gauche laïque et sociale décomplexée qu’a besoin le pays. Je suis sûr que les électeurs sont parfaitement en mesure de comprendre et d’accepter ce langage, qui est celui du vrai et du juste. »

Sources : Le Monde.fr

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Prendre date

liberte-egalite-fraternite-tympanum-church-saint-pancrace-aups-var« En ce début d’année 2009, et à quelques semaines des élections européennes, il convient pour l’ensemble des forces de gauche, et notamment au sein du Parti socialiste, de prendre date. La situation de notre pays, en termes de gouvernance et d’orientations idéologiques, est en effet inquiétante. Les attaques contre nos acquis sociaux et sociétaux sont de plus en plus nombreux et de plus en plus vifs, allant jusqu’à remettre en cause les fondements même de notre nation, à savoir l’héritage des Lumières et de la Révolution. Il ne peut s’agir d’un hasard tant ces attaques semblent convergentes, réfléchies et simultanées, notamment dans les domaines de la laïcité, de la liberté d’expression ou de l’éducation. Pendant que le gouvernement de la France, sensé agir au nom du Peuple et pour le Peuple, est en passe de s’inféoder volontairement et presque entièrement à des intérêts tiers, certains camarades, au sein du principal parti d’opposition et d’alternance qu’est le Parti socialiste, ne s’y opposent trop souvent que du bout des lèvres, semblant hésiter à troubler le silence gêné qui précède la mise à mort de notre modèle républicain.

« (…) Nicolas Sarkozy en affirmant la supériorité de l’engagement du prêtre, « par la radicalité du sacrifice de sa vie et le charisme d’un engagement porté par l’espérance », outre qu’il fait l’éloge du kamikaze, outre qu’il ignore l’engagement et l’espérance que les enseignants sont souvent seuls à incarner et entretenir dans les quartiers les plus difficiles, il dilapide l’héritage des Lumières et escamote l’aspiration de la République à présider l’émancipation et la destinée des hommes. »

Benoît Hamon, député européen du PS, janvier 2008

laicite2Du très explicite et désormais célèbre discours de Latran aux sorties non pas hasardeuses mais ô combien réfléchies de certains collaborateurs du premier cercle du pouvoir sur le « non-problème » que représenteraient les sectes dans notre pays, en passant par la création, dans le cadre du « plan espoirs banlieues », d’un fond spécifique destiné à favoriser l’implantation d’établissements privés confessionnels dans les quartiers sensibles ou par la diminution annoncée des montants affectés aux associations dans le cadre du planning familial ou de l’enseignement public, il est aisé de constater que c’est bien notre modèle laïque français, issu d’un compromis unique au monde entre sphère publique et sphère privée, qui garantie la liberté de conscience de chacun et qui est acté dans la loi du 9 décembre 1905, qui est visé. Ces attaques, dont la virulence augmentent à mesure que le quinquennat avance, émanent de forces dont les intérêts pourraient paraître divergents mais qui ont en commun la volonté de revenir, ou de faire perdurer, un ordre ancien et de limiter, autant que faire se peut, toutes formes de contestations sociales, et ce même si elles sont légitimes. Ne peut s’opposer clairement et systématiquement à cette remise en cause de la laïcité reviendrait à être complice de ces attaques.

« (…) Il est temps, mes chers collègues, que se réunisse un G20 du Net qui décide de réguler ce mode de communication moderne envahi par toutes les mafias du monde. (…) »

Frédéric Lefebvre, député des Hauts-de-Seine et porte-parole de   l’UMP, décembre 2008

liberte-dexpressionLa liberté d’expression et d’opposition est, elle aussi, mise en cause actuellement. En France, sur ce plan là également, nous avions trouvé un point de compromis entre une situation états-unienne de liberté presque totale et parfois malsaine (du fait du 1er amendement de la constitution) et un contrôle trop strict qui ferait perdre à notre pays ses vertus démocratiques. La possibilité récente offerte au chef de l’exécutif de nommer le président et de mieux contrôler les recettes de France télévisions, le contrôle statutaire et idéologique du Conseil supérieur de l’audiovisuel par pouvoir en place, les multiples convergences d’intérêt entre certains propriétaires de groupes de presse, certains journalistes et ledit pouvoir, tout cela contribue à l’aggravation de cette remise en cause. Parallèlement à ce contrôle factuel, on peut constater depuis quelques mois – ou quelques années – une volonté certaine de mettre au pas les maigres contre-pouvoirs qui subsistent. Par des attaques ciblées et répétées, usant tantôt de la moquerie, tantôt de la menaces, tantôt de la rumeur ou de l’insinuation, ces partisans de la liberté d’expression qui marche au pas ne manquent pas une occasion de dévaloriser ou d’attaquer plus frontalement encore, qui des sites internet d’information et d’investigation encore indépendants, qui des journalistes dignes de leur carte de presse, qui des animateurs de télévision (un peu) trop probes. Outre notre capacité à nous exprimer librement, ces mêmes méthodes, alliant un contrôle étatique renforcé et partisan, beaucoup de communication, des menaces sous-jacentes et un peu de copinage, sont en train de mettre à mal l’indépendance de notre justice, la qualité de notre enseignement public, les droits syndicaux, associatifs et la légitimité des élus du Peuple de tous bords que sont les parlementaires, les conseillers régionaux et généraux et les élus municipaux. Sur ces sujets-là aussi j’estime que nous devrions être plus audibles, plus unis et plus clairs dans notre opposition.

La situation n’a pas toujours été parfaite en France, même sous la Vème République, loin de là, mais force est de constater que notre République, laïque, une et indivisible, et la liberté de nos concitoyens, ont rarement été menacés de la sorte en période de paix. Alors que la part de la richesse créée consacrée aux salaires, à l’impôt et à la solidarité diminue d’année en année, que celle consacrée à la rémunération du capital augmente, alors que notre système financier basé sur un libre-échange généralisé et incontrôlé nous montre ses carences et ses limites, alors que le chômage augmente, comment expliquer que Nicolas Sarkozy, son gouvernement et ses alliés intéressés travaillent davantage à limiter les libertés individuelles et collectives, à mettre à mal la laïcité et à, encore et toujours, privilégier le pouvoir de l’argent plutôt qu’au bonheur du plus grand nombre de leurs compatriotes dans une démocratie juste et équitable ?

Et, surtout, comment expliquer la complicité parfois active de certains de nos camarades. Cuba attendra, Monsieur Lang : il est plus que temps de prendre date et de s’opposer, vraiment, tant que nous le pouvons encore … »

Pascal Hassenforder

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