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Le commencement de la fin, par Frédéric Lordon

Long, certes, mais instructif…

« Pareilles aux images aériennes du front de tsunami avançant inexorablement vers une côté japonaise dont le sort est scellé, le déploiement de la crise financière depuis trois ans donne une impression d’irrésistible fatalité, avec en prime cette sorte d’incrédulité un peu stupide de dirigeants qui croient encore pouvoir tout sauver quand tout est déjà compromis. Un choc de la magnitude de la crise dite « des subprime », crise dont on ne redira jamais assez qu’elle a été celle de la finance privée, était voué à produire, via le canal du crédit, une récession dont les conséquences sur les finances publiques s’annonçaient désastreuses.


Plus encore impliquées dans la détention de titres souverains qu’elles ne l’ont été dans les titres privés hypothécaires, un choc massif dans l’un puis l’autre compartiment menace de mettre à bas tout le système des institutions financières. A ceci près que la puissance publique qui était encore disponible pour ramasser les morceaux du premier accident sera par construction aux abonnés absents si le second vient à survenir – ce qu’il est en train de faire. Et l’on admirera au passage cet élégant jeu de chassés-croisés privé/public (le sinistre des banques sinistre les Etats qui menacent de (re)sinistrer les banques) et États-Unis/Europe (les subprime, par récession interposée, ruinent les États européens qui, par la crise des dettes publiques, ruineront en retour le système bancaire étasunien (juste après l’européen), soit métaphoriquement : Lehman-Grèce-Goldman – ou le charme absolu de la mondialisation et de ses interdépendances qui rapprochent les peuples (dans le même bac à mouscaille).

Quand les agences font de la politique

Il n’est même pas certain que la dégradation de la note étasunienne ait suffi à produire le dessillement complet, mais quitte à ce que cette « fin » prenne encore quelque temps, on dira peut-être plus tard qu’elle aura trouvé ici son commencement symbolique. Standard & Poor’s pourrait donc bien avoir eu raison, mais pas du tout pour les raisons qu’elle imagine – probablement même exactement opposées à celles qu’elle allègue, non d’ailleurs sans difficulté pour les rendre présentables. A l’image de sa mise sous surveillance négative d’avril 2011, alors suivie en bon ordre par ses consœurs Moody’s et Fitch, il y a beau temps que les agences, en matière de notation souveraine, ne font plus d’analyse financière, mais bien de la politique. Tout au long du printemps, il s’agissait de mettre les pouvoirs publics étasuniens sous pression pour forcer la passation d’un compromis budgétaire (coextensif au relèvement du plafond de la dette). Pour avoir été finalement obtenu, mais in extremis et dans les pires conditions possibles, le résultat du Budget Control Act signé le 2 août n’a pas l’heur de plaire à Standard. Certes, l’agence s’emmêle un peu les crayons et, dans une première version de sa note, majore la dette à dix ans de 2 trillions de dollars puis, constatant son erreur, la déclare en fait négligeable et procède dans une deuxième version à un renversement souverainement ad hoc de son argumentaire pour expliquer que le problème n’est pas tant dans les chiffres que dans la situation politique étasunienne… C’était en fait déjà la raison avancée dans la note de mise sous surveillance négative d’avril dont le fond tient génériquement que le dissensus démocratique est un problème – et en effet : on ne sait pas à l’avance ce qui va en sortir ! A la vérité, ça n’est pas tant qu’on ne sache pas qui inquiète la finance que la possibilité qu’il sorte autre chose que ce qu’elle désire – un programme fermement anti-finance de marchés s’annoncerait-il comme issue certaine du débat démocratique, il y a tout lieu de croire que la finance n’aimerait pas cette certitude-.

Les Etats-Unis à leur tour dans la lessiveuse

Et pourtant, aux boulettes à deux trillions près, Standard pourrait bien avoir raison – mais pas du tout comme elle croit. Signalons rapidement que sa place dans la structure générale de la finance libéralisée, au point focal de la production de l’opinion collective, la dote des moyens d’avoir plus probablement raison que le commun des agents, en fait même de se donner raison, puisque les effets qui suivent d’une telle dégradation à grand fracas sont tout à fait susceptibles, indépendamment du bien-fondé de la dégradation en question, d’entraîner une série de réactions parmi lesquelles les séquences : 1) dégradation → tension brutale sur les taux → renchérissement du coût de la dette → détérioration de la situation budgétaire et emballement de la dette → tension supplémentaire sur les taux, etc. ; et 2) dégradation → austérité forcée → récession → détérioration de la situation budgétaire et emballement de la dette → austérité renforcée, etc. – I told you so ! triomphe alors l’agence.

La Grèce, l’Irlande, le Portugal ont connu tour à tour ces enchaînements fatals par lesquels l’opinion financière transforme des situations parfaitement gérables en inextricables crises. Voilà maintenant que les États-Unis sont invités à prendre leur place dans la lessiveuse. Bien sûr, toutes choses égales par ailleurs, les taux étasuniens résisteront mieux et plus longtemps que les autres, car, par sa profondeur, ses volumes de transactions et sa liquidité, le marché des Treasuries reste le biotope de la finance mondiale – qui est sans doute très capable de détruire son propre habitat, mais seulement après avoir rompu avec d’anciennes habitudes et que se soient dissipés les effets d’hystérésis de la croyance dollar. Par une incohérence typique de la finance, la chute présente des marchés d’actions étasuniens, entraînée par le remous sur la dette publique, a encore pour effet… un mouvement de report vers les bons du Trésor US, l’actif toujours réputé « sans risque » alors même que la dégradation signifie explicitement qu’il ne l’est pas !

Si, toutes choses égales par ailleurs, la première séquence vicieuse (par les taux) s’activera plus tardivement que pour n’importe quel autre pays, la seconde (par l’austérité) est d’ores et déjà enclenchée. Car l’avis de Standard a pour effet de constituer la situation de la dette publique étasunienne comme problème, c’est-à-dire comme objet de préoccupation, désormais inscrit dans les têtes de la finance – dont on ne sort pas facilement –, matière à commentaire kilométrique et à surveillance permanente, par conséquent : entrée dans un régime tout autre que celui de benign neglect où la politique économique étasunienne a jusqu’ici trouvé ses marges de manœuvre. C’est précisément ce régime de focalisation de l’attention financière qui, dans la situation présente de récession, jette les politiques économiques dans de parfaites impasses en exigeant d’elles d’impossibles réductions de ratio de dette, et ceci par le simple fonctionnement mécanique de la logique démente voulant qu’une fois qu’un « problème » a été déclaré, fût-il imaginaire, alors il lui faut impérativement une solution – mais, elle, réelle. Ces réductions sont impossibles à obtenir en effet car l’environnement de récession et (surtout) de politiques d’austérité généralisées rend toute tentative d’ajustement budgétaire autodestructrice, comme l’ont déjà expérimenté les Grecs et comme le feront à leur tour tous les pays européens… Il y avait matière à s’étonner l’an dernier que les Anglo-saxons (États-Unis, Royaume-Uni) fussent passés si facilement sous les écrans radars. Voici les États-Unis rattrapés, et le Royaume-Uni ne perd rien pour attendre, son tour viendra très vite.

Le chaos cognitif de la finance

Avec le concours des décideurs publics, incapables de penser autrement, la finance se trouve alors plongée dans une situation de parfait chaos cognitif en exigeant des politiques d’ajustement draconiennes, dont elle observe rapidement les effets désastreux (il n’aura pas fallu un an pour que le contresens soit avéré à propos du cas grec), à quoi elle réagit en exigeant d’approfondir cela-même qu’elle voit échouer ! Aussi les différents locuteurs autorisés de la finance demandent-ils tout et son contraire : ils veulent la rigueur sans faille mais exigent le redémarrage de la croissance. Le dernier rapport du FMI consacré à l’économie britannique [1] est de ce point de vue éloquent qui s’alarme de ce que la croissance en plein effondrement rend très improbable d’atteindre les objectifs affichés, qui va même jusqu’à établir un lien possible entre cette improbabilité et la restriction forcenée que le pays s’impose (comme les autres)… pour finir par lui recommander de surtout bien se tenir à sa présente ligne de conduite et de n’en pas dévier ! Ce genre d’aberration cognitive va devenir monnaie courante et l’on verra de plus en plus l’opinion financière – agences, FMI, presse économique – osciller entre ces demandes contradictoires sans être capable d’en tirer la moindre synthèse.

Car si la contradiction patente entre politiques d’austérité et relance de la croissance (qui en fait peut seule stabiliser les ratios Dette/PIB) est en effet intordable instantanément, elle pourrait cependant être résolue intertemporellement, mais à la condition bien sûr d’être capable de projection dans un horizon de moyen terme – c’est-à-dire de patience. La stimulation coordonnée relancerait les économies, moyennant d’abord une dégradation consentie des déficits et des dettes, mais temporaire seulement dès lors que les recettes fiscales reviendraient et stabiliseraient (par le dénominateur) le ratio Dette/PIB. Cette dynamique réenclenchée, il y aurait alors matière à réduire progressivement le dispositif de relance. C’est bien cette trajectoire que l’administration Obama avait l’intention d’emprunter… jusqu’à ce que les Républicains s’emploient à faire tout ce qu’il fallait de bruit pour faire prendre consistance à un « problème de la dette » s’imposant dès lors à l’agenda du débat public et à la préoccupation des marchés.

Gageons que même sans les Républicains, la finance toute seule aurait fini par se saisir du « dossier » car voilà bien sa caractéristique principale : quoiqu’elle soit souvent complaisamment présentée comme l’art de la projection temporelle par excellence, la finance de marché est la plupart du temps incapable de moyen terme. Aussi imaginer pouvoir conduire un ajustement macroéconomique sous sa surveillance, sans tout lui accorder ou sans le secours de circonstances externes favorables, est-il un rêve de singe.

L’entrée des États-Unis, et bientôt du Royaume-Uni, dans le club en expansion rapide des pays « à problème » a alors pour effet, en détruisant l’incarnation de « l’actif sans risque », de signifier symboliquement qu’il n’y aura bientôt plus nulle part de refuge offert au flight to quality, c’est-à-dire plus d’extériorité – nowhere to hide, comme disent les Américains –, et ceci même s’il faut sans doute attendre encore quelque temps pour que l’impasse de politique économique dans laquelle la dégradation vient de jeter les États-Unis commence à produire ses effets, c’est-à-dire à détériorer le ratio de dette publique et à « prouver » que, oui, il y avait bien, il y a bien, un problème !

Le néolibéralisme, régime du surendettement généralisé

Maintenant que sont bruyamment signifiées, à propos du cas a priori le plus favorable, l’impossibilité de le régler dans un horizon de moyen terme et l’injonction sans appel d’aller se jeter dans l’impasse de l’austérité, la certitude de la catastrophe finale commence à se profiler. C’est sous cette perspective qu’il est plus judicieux de reformuler le problème général de la dette – mais évidemment en de tout autres termes : la mondialisation néolibérale va périr par la dette parce que, à l’encontre de l’idée reçue qui le présente comme la raison économique même, le néolibéralisme est fondamentalement le régime économique du surendettement généralisé. Dette des ménages, dette des institutions financières, dettes des Etats : la dette globale a monstrueusement explosé en vingt ans de mondialisation dans la plupart des pays : de 220 à 500 points de PIB pour le Royaume-Uni entre 1990 et 2010, de 130 à 370 points de PIB pour l’Espagne, de 200 à 350 points de PIB pour la France, de 200 à 280 points de PIB pour les Etats-Unis [2]…

La dette des ménages explose parce que seul le crédit leur permet de rester à flot pour leur consommation courante quand leur revenu est sous compression constante, du fait de la concurrence par les coûts du libre-échange et de la pression actionnariale à la rentabilité financière. La dette des institutions financière explose pour mobiliser l’effet levier et propulser les ROE (Return on Equity, rendement des capitaux propres). La dette des États explose sous l’effet du choc récessionniste occasionné par la crise financière, expression parfaite des désordres mêmes du néolibéralisme [3], mais surtout, en moyenne période, sous l’effet de la contre-révolution fiscale, un autre de ses produits typiques [4], qui réduit la contribution du capital et des plus fortunés. Vient forcément un moment où cette divergence proportionnelle n’est plus soutenable et où il n’y a plus d’autre solution que des annulations massives – nous en sommes là.

Il y aura alors une période plus ou moins longue de décomposition chaotique avant que la finance, et les gouvernements, ne se rendent à cette solution. La dégradation des États-Unis en est l’un des éléments, qui signifie à terme la perte de l’ancrage-référence de tous les portefeuilles d’actifs. Incidemment, le simple fait que des titres de dette (quels qu’ils soient) aient pu être tenus pour « l’actif sans risque » en dit long sur la voracité de la finance et le déplacement de normes qui s’en est suivi. Car normalement, l’actif sans risque ne peut offrir autre chose qu’un rendement… nul. Fut un temps – antérieur à la déréglementation financière – où seul le cash pouvait être authentiquement considéré comme « actif sans risque » – et encore, compte non tenu des pertes de valeur réelle éventuellement impliquées par une détérioration inflationniste de la monnaie. Mais être protégé du risque sans rien gagner, c’était bien trop peu pour la finance et ses nouveaux appétits. Du rendement, mais à coup absolument sûr, voilà le désir qu’elle a formé et dont elle a investi certains titres particuliers. C’était méconnaître la possibilité toujours ouverte de conjonctures financières dans lesquelles la clé de voûte du système général de la liquidité peut être emportée à son tour, sans qu’un remplaçant indiscutable et capable de tenir le même rôle, à la même échelle, ait émergé pour prendre la suite. Tous les modèles de mesure du risque et de contrôle de la solvabilité bancaire supposent cette référence de l’actif sans risque, mais que se passe-t-il quand celui-ci fait défaut ? Vers quoi d’autre se tourner ?

Quoiqu’il grimpe à des sommets, l’or n’est en aucun cas un actif de portefeuille au sens plein du terme : il n’est pas dématérialisé (ça n’est pas le tout d’acheter de l’or, il faut bien le stocker quelque part !), son marché n’est pas liquide car les transactions s’accommodent moins facilement des lingots que des écritures électroniques, et en fin de compte l’or n’est qu’une rémanence de fétichisme métallique, la ruée dont il est l’objet devant être surtout tenue pour un indicateur de l’extrême désarroi des investisseurs.

Les autres titres souverains ayant conservé leur triple-A ? Mais aucun n’offre un marché d’une surface comparable à celui des Treasuries. Et surtout : caparaçonnée d’une impeccable logique, la finance est en train de raisonner que si les États-Unis, qui étaient la meilleure signature du monde, ont été dégradés, alors les autres, qui étaient moins bons, doivent nécessairement être révisés à leur tour… La grande revue de détail de tous les triple-A (enfin, ceux qui restent) s’annonce donc et il ne devra pas manquer un bouton de guêtre. Mais, à ce compte-là, le défilé promet d’être maigrelet. Le candidat le plus sérieux à la dégradation est évidemment la France. Depuis le lendemain (boursier) de la dégradation, la scie du commentaire financier s’acharne sur le spread des bons du Trésor contre le Bund allemand, et chaque point de base supplémentaire écartant le premier du second est salué avec des frissons d’horreur et de jubilation mêlées – oui, la France n’est pas très populaire auprès de la finance anglo-saxonne. Or le drame dans cette affaire c’est que lorsqu’on est dans le collimateur de la « préoccupation » de la finance, on n’en sort plus : avoir été constitué par elle en « problème », c’est être voué par elle à avoir des problèmes…

Fin de partie en Europe

Dans le cas de la France, il faut bien reconnaître que cette construction n’est pas complètement dénuée de fondement. Car pour tous les remous survenus à la suite de la dégradation de la note étasunienne, il s’agirait de ne pas perdre de vue que, dans le paysage de la finance en implosion, la cause majeure demeure l’imbroglio européen. Dès l’origine, on pouvait identifier la malfaçon constitutive de l’EFSF (European Financial Stability Facility, le fonds de secours européen), qui consiste à fabriquer des surendettés futurs pour sauver les surendettés présents, quitte à croire aux propriétés magiques du bootstrapping à l’image du baron de Münchausen imaginant se sortir de la vase en tirant sur ses propres cheveux. Le vice congénital pouvait passer inaperçu tant qu’il s’agissait de secourir un petit nombre de « petits » pays et que la dilution de la contribution sur l’ensemble des participants à l’ESFS demeurait tolérable.

Mais d’abord, le nombre des petits pays a crû, certains comme la Grèce réclamant même un deuxième service, de sorte que le cumul des sommes à mobiliser a commencé à grossir. Et voilà surtout que s’annoncent deux sérieux candidats au bureau des pleurs : l’Espagne et l’Italie. Il est à craindre que le coup soit fatal pour l’EFSF qui enregistrera le choc des deux côtés de son bilan.

D’abord du côté de ses emplois, car le volume des opérations change d’un coup singulièrement de format. L’Espagne affiche un encours de dette souveraine de 638 milliards d’euros, et l’Italie de 1 840 milliards d’euros (données Eurostat, fin 2010), à comparer aux 328 milliards de la Grèce, 148 milliards de l’Irlande et 160 milliards du Portugal… et venant s’y ajouter ! Sachant que les plans « Grèce (1 et 2) », « Portugal » et « Irlande », représentent un engagement total de l’EFSF de 236 milliards d’euros [5], l’extrapolation à l’Espagne et à l’Italie du coefficient Concours EFSF / Dette publique calculé pour les trois précédents [6] aboutit à l’estimation (tout à fait grossière) d’un total d’engagement de l’EFSF de 1 150 milliards d’euros… The Economist, qui propose un autre calcul sur la base d’une hypothèse où l’EFSF aurait à couvrir les deux tiers des dettes maturant à l’échéance de 2015, arrive à une estimation d’environ 800 milliards d’euros [7] – toutes estimations à comparer à la capacité actuelle de l’EFSF de 250 milliards d’euros et à sa capacité rehaussée de 440 milliards d’euros (laquelle ne sera active que lorsqu’aura été satisfaite la condition de validation par tous les Etats-membres des décisions du sommet européen du 21 juillet 2011…).

La situation de l’EFSF n’est pas moins grave du côté de ses ressources. Car, par un délicieux effet de vases communicants, les entrants dans la colonne « à sauver » sont ipso facto des sortants de la colonne « sauveteurs » (garants). Le poids des garanties est alors à répartir entre ceux qui restent, et la clause initialement prévue par l’accord-cadre instituant l’EFSF selon laquelle toute sortie d’un contributeur se solderait par une réduction à due concurrence de l’enveloppe globale du fonds ne tient pas une seule seconde : il n’est question que de son insuffisance et de l’augmenter comme on peut. L’Espagne et l’Italie supposées passées du mauvais côté du guichet, ce sont évidemment l’Allemagne et la France qui apparaîtront pour les garants-en-chef [8], mais alors au prix de quelques inquiétudes quant aux dangereux cumuls d’engagements variés (liabilities) auxquels elles sont en train de se soumettre. Alors oui, la France doit déjà lutter pour conserver son triple-A envers et contre la progression de sa propre dette publique interne, mais que sera-ce quand, les défauts européens se succédant, les garanties seront appelées ?…

Or l’effet « collimateur-et-problème » n’est pas près de s’arrêter. Il l’est même d’autant moins que la gestion européenne de la crise depuis mars 2010 fait un parcours à peu près sans faute… de toutes les erreurs possibles à commettre. Juridisme (qui rend difficiles les décisions rapides – à l’image de la montée en puissance de l’EFSF qui devra attendre la rentrée), fractionnement décisionnel du fait du contexte institutionnel et intergouvernemental, et surtout divergences stratégiques profondes, d’où résultent conflits intestins, atermoiements et mauvais gré dans l’exécution. Ainsi l’ajustement des capacités de l’EFSF est-il l’objet d’une épuisante guerre de tranchées pour fléchir l’Allemagne. Mais le pire vient sans doute de la position de la BCE. On lui devait déjà l’invraisemblable psychodrame qui a précédé le sommet de juillet, lorsqu’il s’est agi de décider d’un second paquet grec et qu’elle s’est opposée autant qu’elle l’a pu à toute formule d’implication des créanciers. On lui doit maintenant ses hésitations à endiguer l’extension de la crise souveraine à des débiteurs, l’Espagne et l’Italie, dont on est au moins bien certain qu’ils feront sauter tout le dispositif européen si jamais ils viennent à tomber.

La Banque centrale en effet est la seule à pouvoir se mettre en travers d’une dynamique spéculative naissante, comme celle qui est déjà en train de prendre à parti les taux italiens et espagnols (belges également). Or on ne saurait davantage traîner les pieds que la BCE dans cette affaire-là, en faisant savoir qu’elle n’entendait offrir qu’une solution aussi transitoire que possible avant que l’EFSF « augmenté » soit en charge des opérations de rachats sur les marchés secondaires. Confier des opérations d’intervention et de soutien de cours à un fonds est pourtant le plus sûr moyen d’échouer, car, par définition, un fonds a des ressources limitées, incapables de faire face aux masses de capitaux mobilisables par la communauté des investisseurs, et qu’il s’en trouve bon nombre parmi ceux-ci qui n’ont pas d’autre idée que d’aller « tester » la capacité de l’« intervenant » et de l’amener aux limites. Seule une banque centrale, en tant qu’elle est capable de mobiliser des moyens par définition illimités, est capable d’intimider la spéculation qui sait dès le départ qu’elle n’en verra pas le bout. Le retard à intervenir, le contrecœur manifeste avec lequel elle le fait, et pour finir l’annonce de son retrait programmé : tout concourt à miner le rempart indécis élevé par la BCE pour protéger l’Espagne et l’Italie, comme si personne ne semblait avoir conscience parmi les décideurs européens que nous sommes pour ainsi dire à la dernière station avant l’autoroute – soit en parcourant de l’aval à l’amont les enchaînements prévisibles du désastre : que l’Italie et l’Espagne sautent et tout saute ; que la spéculation contre leurs dettes souveraines ait pris tant soit peu d’ampleur et elle sera inarrêtable ; que les « autorités européennes » ne fassent pas tout pour tuer la spéculation naissante et elle passera le seuil critique…

L’illusion du « miracle fédéraliste »

Légèrement transpirants, les euro-réjouis, ceux-là mêmes qui ont répété pendant deux décennies que l’Europe n’avait rien de libéral, qu’elle était même le bouclier contre la mondialisation, que jamais main de l’homme n’avait produit construction institutionnelle si merveilleusement agencée, fondent leurs derniers espoirs d’éviter la ruine finale sur un miraculeux sursaut politique qui au tout dernier moment accoucherait enfin du « fédéralisme ». Mais cet espoir-là ne vaut pas mieux que tous ceux qui avaient précédé. Car le fédéralisme raisonnablement à portée de main politique sera encore très incomplet – le plus probablement consistera-t-il en la fusion des dettes publiques européennes, ou d’une part d’entre elles, en eurobonds communs et indifférenciés.

Mais c’est faire l’hypothèse héroïque que les marchés oublieraient instantanément que sous la surface commune des eurobonds se tient toujours une pluralité d’émetteurs d’inégales signatures. Les investisseurs savent encore faire la différence du tout et de ses parties, à plus forte raison quand le tout ne peut offrir qu’un degré d’intégration limité et demeure hautement composite. Aussi des eurobonds n’empêcheraient-ils nullement que les analystes continuent de guetter les déficits de la Grèce, du Portugal, de l’Italie, etc. Dira-t-on que les parties seront soumises à de rigoureuses règles encadrant leurs politiques économiques ? Mais c’est redécouvrir exactement l’actuel problème de la zone euro, qui s’est déjà dotée de telles règles… avec le succès que l’on sait. Voudra-t-on imposer d’irréfragables « règles d’or » à tous les États-membres ? Mais c’est oublier que, dans des circonstances telles qu’une crise financière géante, la « règle d’or » n’est que la forme constitutionnalisée de l’austérité autodestructrice. Quant à l’idée que l’inscription dans les textes sacrés vaudrait certitude granitique d’application, il suffit d’en parler aux Argentins, qui ont envoyé paître leur currency-board en 2002, tout constitutionnel qu’il fût, pour ne pas même évoquer les multiples offenses dont les traités européens sont déjà silencieusement l’objet.

Mais surtout : pour que le « saut fédéral » soit à la hauteur du problème, il faudrait bien davantage, et notamment une intégration si poussée qu’elle ne laisserait aux nations membres qu’une importance financière résiduelle, le poids relatif de l’État fédéral et des États fédérés basculant jusqu’à atteindre des proportions équivalentes à celle des États-Unis, ou de l’Espagne dans ses rapport avec ses régions – et encore : une possible déconfiture des munibonds, ces titres émis par les États et les collectivités locales des États-Unis, ne manquerait pas d’attirer l’attention sur l’alourdissement supplémentaire de la dette fédérale, de même que les déficits des régions sont en train de devenir un motif de préoccupation pour les investisseurs exposés aux titres souverains espagnols. Mais qui peut imaginer le surgissement d’un État fédéral européen pesant budgétairement autant que les États-membres réunis (comme aux Etats-Unis) avec tout ce qu’il appelle de progrès politiques : de vraies institutions politiques fédérales, la constitution d’une citoyenneté politique européenne unique, primant sur les citoyennetés « locales », etc., seules avancées capables de soutenir une politique financière commune ? Ou, plus exactement, qui peut imaginer que ce qu’il faut bien nommer par son nom : un authentique processus constituant, puisse survenir avant que nous ne finissions au milieu des ruines fumantes ?

Par où la sortie ? Création monétaire et révolution institutionnelle !

Il faut s’y faire : les ruines fumantes, l’insuffisance générale des dynamiques politiques européennes, nous y conduit tout droit. Si l’Espagne et l’Italie basculent, adieu Berthe ! L’EFSF saute comme un bouchon de champagne, la spéculation se déchaîne contre toutes les dettes souveraines, plus aucun dispositif ne peut l’enrayer, une série de défauts importants devient quasi-certaine, les systèmes bancaires européens, puis étasunien, s’écroulent dans un fracas qui fera passer la chute de Lehman pour une animation d’ambiance. Rendu à cette extrémité, il n’y a plus qu’une voie de recours : on ne sortira de pareil effondrement que par une opération de création monétaire inouïe et tout ça se finira dans un océan de liquidités.

Incapables de faire face à leurs engagements de paiement interne, les Etats qui sont en déficit primaire se tourneront vers la banque centrale pour financer leur solde. Mais, sans même s’attarder à la lettre des traités, la BCE est-elle capable de répondre favorablement à une demande de ce genre ? Poser la question c’est y répondre. Tout l’habitus du banquier central européen s’y oppose. Dans ces conditions, les pays concernés reprendront barre sur leur banque centrale nationale, de fait extraite du SEBC (le Système Européen de Banques Centrales), pour lui faire émettre des euros en quantité ad hoc. A ce moment précis, constatant l’apparition dans la zone euro d’une source de création monétaire anarchique, affranchie des règles du SEBC, donc susceptible de mélanger ses euros impurs aux euros purs (et par là de les corrompre), l’Allemagne considérera que le point de l’intolérable a été atteint et, faute d’avoir les moyens d’exclure le(s) contrevenant(s) [9], jugera que sa propre conservation monétaire lui fait devoir de quitter les lieux. Fin du voyage pour l’euro, en tout cas dans sa forme originelle.

Mais la création monétaire massive sera également nécessaire pour ramasser les banques effondrées, puisque cette fois-ci, par construction, il ne faudra pas compter sur les bonnes grâces des finances publiques… Recapitalisation et garantie des diverses catégories de dépôts (sous un certain plafond, par là doté de bonnes propriétés de justice sociale : il y a des très riches qui vont beaucoup perdre…) se feront par émission monétaire.

La garantie des dépôts n’entraîne d’ailleurs pas nécessairement une création monétaire nette : s’agissant des dépôts à vue, elle viendrait simplement compenser la destruction monétaire qui suivrait de l’effondrement des banques et de la perte des encaisses en comptes courants. S’agissant des produits d’épargne, la garantie, si elle est crédible, n’a pas à être tirée : la banque n’était qu’un intermédiaire, si les comportements des déposants restent stables (comprendre : ne versent pas dans le run bancaire), il suffit d’attendre normalement l’arrivée à maturité des créances sur les débiteurs finaux (les agents à qui les fonds épargnés avaient été passés) pour que se débouclent toutes ces opérations sans qu’il soit besoin d’intervenir [10]. Quant aux recapitalisations bancaires, elles peuvent se faire par le truchement même des concours que la Banque centrale devrait de toute manière accorder aux banques privées pour les maintenir dans la liquidité : au lieu que ces concours prennent la forme usuelle de crédits, il consisteraient en avances non remboursables dont la contrepartie serait des titres de propriété, inscrits comme participation au bilan de la Banque centrale et comme fonds propres à celui des banques privées. Sous ces deux précisions, il en restera sans doute encore pour hurler au désastre de la création monétaire. On leur demande simplement d’essayer de se figurer la situation dans laquelle toutes les banques sont écroulées et les finances publiques définitivement incapables d’y remédier – puis de déclarer ce qu’ils auraient d’autre à proposer.

Par une ironie dont l’histoire a le secret, le néolibéralisme pourrait donc bien mourir par sa dénégation préférée : la dette – dont il n’a cessé de crier les dangers… quand tous ses mécanismes conduisaient à son emballement généralisé. La création monétaire massive n’est pas une perspective réjouissante en soi. Mais lorsqu’il ne reste plus qu’elle pour extraire un corps social du dernier degré de la ruine – et il ne faut pas douter que l’effondrement bancaire total nous ramènerait en quelques jours à l’âge de pierre –, lorsque, donc, il ne reste qu’elle, il ne faut ni en diminuer les possibilités ni en exagérer les périls.

Mais l’essentiel est ailleurs : il est dans le fait que jamais un groupe d’intérêt aussi puissant que celui qui s’est constitué autour de la finance lato sensu ne renoncera de lui-même au moindre de ses privilèges, et que seuls peuvent le mettre à bas la force d’un mouvement insurrectionnel – puisqu’il est bien clair par ailleurs qu’aucun des partis de gouvernement nulle part n’a le réel désir de l’attaquer –, ou bien la puissance dévastatrice d’une catastrophe que son système aura lui-même engendré. A l’évidence, c’est cette dernière hypothèse qui tient la corde, et puisqu’elle déploie maintenant ses effets avec la force de fatalité du tsunami évoqué en ouverture, il ne reste plus qu’à attendre qu’elle accomplisse pleinement ses virtualités… pour en tirer le meilleur parti : reconstruire les institutions de la création monétaire souveraine [11], avec tout ce qu’elle suppose et de possibilités rouvertes et aussi de rigoureux encadrements [12] ; réinventer des structures bancaires qui à la fois échappent aux prises d’otage de la banque privée et dépassent la forme « nationalisation » vers un système socialisé du crédit [13] ; réduire au minimum minimorum la structure des marchés de capitaux pour lui ôter tout pouvoir de nuisance et d’usurpation [14]. Soit, sur les ruines, enfin tout rebâtir. »

Frédéric Lordon, sur le site du Monde Diplomatique

Notes:

[1] IMF Country Report n° 11/220 (PDF), juillet 2011.

[2] McKinsey Global Institute, « Debt and deleveraging. The global credit bubble and its economic consequences – updated research » (PDF), 2011.

[3] Voir Frédéric Lordon, Jusqu’à quand ? Pour en finir avec les crises financières, épilogue, Raisons d’agir, 2008.

[4] Voir sur ce blog « La dette publique, ou la reconquista des possédants », 26 mai 2010.

[5] 45 milliards pour l’Irlande, 52 milliards pour le Portugal, 80 milliards pour Grèce-1, 59 milliards pour Grèce-2 (qu’on estime grossièrement à partir du total du paquet Grèce-2 de 109 milliards dont on retranche les 28 milliards de recettes de privatisation, soit 81 milliards d’euros, auxquels on applique un « coefficient de participation » des institutions européennes égal à celui de Grèce-1 – ce dernier était de 80/110, les 30 résiduels étant pris en charge par le FMI).

[6] Ce coefficient moyenné sur la Grèce, le Portugal et l’Irlande est de (45 + 52 + 80 + 59)/636, soit 0,37.

[7] « Bazooka or peashooter », The Economist, 30 juillet 2011.

[8] Dans la configuration originelle de l’EFSF (mai 2010), elles portaient déjà respectivement 27% et 20% du total des garanties.

[9] Puisque, curieusement, le traité de l’UE ne contient aucune disposition permettant l’exclusion d’un Etat membre.

[10] Evidemment, il y aura création monétaire nette à concurrence de la part des épargnes ayant pour contrepartie le débiteur souverain puisque celui-ci aura fait défait sur sa dette.

[11] Et cela quelle que soit la circonscription territoriale de cette souveraineté. A propos de ce débat, voir sur ce blog « Qui a peur de la démondialisation ? », 13 juin 2011, et dans Le Monde diplomatique d’août, actuellement en kiosques, « La démondialisation et ses ennemis ».

[12] Voir sur ce blog « Au-delà de la Grèce : déficits, dettes et monnaie », 17 février 2010.

[13] Voir sur ce blog « Pour un système socialisé du crédit », 5 janvier 2009 (également in La Crise de trop, Fayard, Paris, 2009).

[14] Voir sur ce blog « Quatre principes et neuf propositions pour en finir avec les crises financières », 23 avril 2008 (également in Jusqu’à quand ? Pour en finir avec les crises financières, Raisons d’agir, Paris, 2008) ; et aussi « Si le G20 voulait… », 18 septembre 2009.

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Le FMI poursuit son travail de sape

Le FMI s’est bel et bien installé en Europe. Les chefs d’État européens, incapables de s’entendre pour aider la Grèce, lui ont d’abord ouvert la porte. Il force aujourd’hui tout le monde à avaler sa cuisine néolibérale. Mandaté par l’Union Européenne, sans aucune légitimité démocratique, il impose la casse sociale comme condition du versement des sommes promises et se proclame juge des politiques menées par les gouvernements élus. Voyez plutôt …

Il dicte les politiques

On se souvient des capitulations de Papandréou, le premier ministre grec, face aux exigences du FMI : hausse de la TVA de deux points, augmentation de l’âge de retraite des femmes de 5 ans, gel des salaires et des retraites dans la fonction publique. Ces mesures destinées à réduire le déficit et la dette publique étaient des conditions au versement du prêt accordé par le FMI, avec l’Union Européenne, en juin dernier. Afin de s’assurer de l’application de ce plan d’austérité, le FMI a depuis le début de l’été installé un bureau à Athènes. Ses « experts » évaluent la politique du gouvernement grec : le versement du prêt est suspendu à leur validation. Cet été, il a demandé aux grecs de privatiser l’entreprise publique d’électricité (DEI), détenue à 51% par l’État et de renforcer le contrôle des dépenses « des autorités locales et des hôpitaux ». Il s’agit de ramener le déficit public à moins de 3% du PIB pour « rassurer les marchés ». Le FMI procède de manière comptable sans aucune considération de long terme et surtout sans aucune prise en compte de la situation sociale du pays. Le sort de la population grecque est entre les mains d’une poignée de gens au mépris de la démocratie et de la souveraineté populaire. En attendant, le chômage atteint 15% en Grèce, la récession est de 4% en 2010 et estimée à 2,5% pour 2011 !

Le Grèce est un exemple emblématique mais la logique est la même un peu partout en Europe. En Roumanie par exemple le FMI exige que le gouvernement augmente de 10 % les tarifs dans les transports publics et réduise le nombre d’enseignants. Ces mesures s’ajoutent à la suppression de 30 000 postes dans la fonction publique ainsi qu’à la réduction des salaires de 25%. La TVA avait également été augmentée de 19% à 24%.

Il pratique le chantage

En mai 2009 un prêt de 2,9 milliards d’euros avait été accordé à la Serbie à condition que Belgrade réduise son administration publique de 10% et gèle les salaires dans le secteur public et les pensions jusqu’en avril 2011. Ces mesures ayant plongé le pays dans une récession sévère, le gouvernement serbe souhaitait augmenter les retraites et les salaires et reporter à plus long terme la réduction du déficit public. Le FMI s’y est opposé : le prêt accordé ne sera versé que si l’objectif de réduction des déficits publics est atteint à la date convenue au départ.

De même en Bosnie, le FMI a reporté le versement de la quatrième tranche du prêt (accordé en 2009) soit 38 millions d’euros. Il exige que le gouvernement adopte une loi sur les salaires dans les institutions du pouvoir, prépare une réforme des retraites pour réduire les dépenses sociales et révise les allocations versées aux vétérans de la guerre des années 1990.

Accepter un prêt du FMI signifie perte pure et simple de souveraineté. L’aide aux pays en difficulté n’est pas neutre, elle permet au FMI d’imposer, en soumettant les prêts à conditions, les politiques néolibérales. A chaque fois, les mesures touchent la population la plus fragile et préservent les rentes de marchés des plus riches.

Il encourage la rigueur

Selon le FMI, « les autorités espagnoles ont pris les mesures correctives nécessaires », sous entendu nécessaires à la réduction du déficit public et non à la poursuite de l’intérêt général. Les réformes du système bancaire ou du droit du travail (moins d’indemnité de licenciement, plus de flexibilité) sont notamment applaudies. Mais « des mesures additionnelles devraient être préparées ». Le gouvernement devrait « aller plus loin » encore après la réforme du marché du travail, estime le FMI, pour toujours plus de « flexibilité ». En mai, le directeur général du FMI, Dominique Strauss-Kahn, avait jugé le marché du travail espagnol trop « rigide » et appelé à des réformes « urgentes » pour y remédier.

Concernant la France, un rapport du FMI félicite « l’ambitieux programme de réforme », notamment celle des retraites, et salue toutes les mesures visant à réduire les dépenses de l’Etat déjà annoncées pour 2011. Il applaudit l’augmentation de l’âge de la retraite mais demande à la France de faire des « efforts supplémentaires » d’économies. Les inspecteurs experts du FMI encouragent une « limitation plus forte des dépenses de sécurité sociale et de santé » et un encadrement « strict » des dépenses des collectivités locales. La France a pourtant résisté à la crise mieux que ses voisins européens du fait de son système de protection sociale. Les collectivités territoriales assurent quant à elles 71% des dépenses d’investissement publiques. L’application des mesures préconisées par le FMI plongerait donc la France en récession et aurait des conséquences sociales catastrophiques.

Il critique la taxation des marchés financiers

Les députés allemands ont voté en juillet l’interdiction des ventes à découvert d’actions sur les marchés financiers. Ces opérations consistent à revendre un actif que l’on ne détient pas encore, mais que l’on compte acheter ultérieurement en spéculant à la baisse sur les marchés pour empocher une plus-value. Le FMI a critiqué cette mesure : « il y a peu de preuves de l’efficacité de l’interdiction des ventes à découvert ». Au contraire selon lui, « l’efficacité et la qualité des marchés se sont en fait détériorées considérablement à la suite de l’introduction des diverses interdictions ». En substance, pour les économistes du FMI, il faut laisser faire le marché, la réglementation réduit l’efficacité et la qualité des marchés, elle est responsable de la crise.

Le parlement hongrois a lui voté l’introduction d’une taxe exceptionnelle sur les banques et les assurances qui doit permettre de lever près de 700 millions d’euros. Le FMI a condamné le niveau de la taxe qui risquerait de ralentir la croissance et de mettre les banques en difficulté. Il suspend les négociations ainsi que le versement de la prochaine tranche du prêt de 20 milliards d’euros accordé en octobre 2008. Cette décision est une fois encore la preuve de la croisade idéologique menée par le FMI. En effet partout ailleurs en Europe ce sont les mesures conseillées par le FMI comme l’augmentation de la TVA ou la réduction des dépenses publiques qui réduisent la croissance et menacent de plonger les pays -si cela n’est pas déjà fait- dans la récession.

L’été n’a donc pas été synonyme de vacances pour le FMI, au contraire. Il continue d’imposer la mise en place d’une politique qui fait payer les plus pauvres et protège les plus riches. Par-dessus tout, il bafoue la souveraineté populaire. La France n’a rien à faire dans une telle organisation. C’est une des propositions programmatiques du Parti de gauche : sortir du FMI …

Un (édifiant et très instructif) texte de Claire Mazin

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Argentine, … Grèce, … France ? Souvenirs d’une plongée dans la crise, par Raquel Garrido

« Alors que la Grèce vient d’être jetée – par le F.M.I. et par ses voisins, les pays « amis » de l’Union européenne – dans un plan de rigueur ultra drastique, je ne peux m’empêcher de me souvenir de mon voyage en Argentine du mois d’avril 2002.

En décembre 2001, les Argentins avaient vécu 3 jours de folie à la suite d’une crise de stabilité économique aggravée par une fuite soudaine des capitaux. Des manifestations monstres ont spontanément vu le jour, violemment réprimées par les forces de l’ordre. Il y a eu des morts. Le gouvernement n’en est pas sorti vivant non plus puisque le président a dû démissionner, et quelques jours après son successeur a été forcé de démissionner aussi.

Je suis allée à Buenos Aires 3 mois après, car à l’époque l’Union européenne négociait un accord d’association avec le Mercosur et une ronde de négociations avait lieu en Argentine. En tant que spécialiste des accords de commerce, je représentais mon syndicat avec une délégation internationale de responsables syndicaux.

La première chose qui m’a frappée fut le fait que certains dirigeants syndicaux – les gros bonnets de la CGT Argentine – ne pouvaient pas sortir dans la rue sans protection. Un autre ami, député socialiste et pourtant dirigeant de la C.T.A., syndicat qui avait activement participé aux mobilisations de décembre, avait enlevé tout signe de reconnaissance parlementaire de sa voiture. En effet, tous, les élus, sans distinction de parti, couraient le risque de se faire insulter, caillasser, brutaliser par les gens.

Dans les rues de Buenos Aires, régnait une sorte de fièvre, une tension inhabituelle. Les banques s’étaient emmurées, et sur les planches en bois on lisait insultes et revendications. Dans certaines banques, des groupes composés surtout de femmes de la classe moyenne avaient pris possession des lieux. Il fallait le voir pour le croire.

Je suis active dans la vie militante et citoyenne depuis que je suis au lycée. La colère, je l’ai ressentie, je l’ai vue chez les jeunes, les étudiants, les ouvriers en grève. Mais la colère telle qu’elle s’exprime dans le regard d’une personne de la classe moyenne, qui a toujours été du côté du système, qui y croyait, qui en bénéficiait tant bien que mal, et qui se retrouve du jour au lendemain sans rien … ça, je ne l’avais jamais vu.

J’y ai repensé l’autre jour en voyant les images, à la télé, d’une femme vendéenne à qui on avait annoncé la destruction prochaine de sa maison. À l’annonce de la zone noire, c’est la fureur noire qu’on pouvait lire dans ses yeux.

Je me dis maintenant que la prochaine fois que je reverrai ce regard, ce ne sera pas en Amérique latine. Ce sera ici, chez nous. Du fait de la spéculation, les « markets makers » (en anglais, les faiseurs de marché), et en particulier les agences de notation, ont décrété que la dette de la Grèce était insoutenable. En réalité, il n’en est rien. La capacité d’endettement d’un pays dépend de sa capacité de produire des richesses à long terme, et cela dépend à son tour de choses concrètes comme le nombre d’habitants, le niveau d’éducation général, la qualité des réseaux de transport, de télécommunication, l’étendue de l’infrastructure industrielle, l’existence d’une justice fiable et de fonctionnaires incorruptibles … bref, de plein de choses mais pas de l’avis des agences de notation.

La dette de la Grèce n’avait donc rien d’extraordinaire, mais vu que la « note » a quand même baissé, et vu que les banques s’alignent sur cette note, l’argent dont a besoin l’État grec pour vivre au quotidien est devenu de plus en plus cher et finalement la source s’est tarie. C’est exactement ce qu’il s’est passé en Argentine en 2001. Nous connaissons donc la suite. Face à une situation de manque de liquidités et de cessation de paiements, le gouvernement ne peut que décréter un « corralito ». Littéralement « petit enclos », il s’agit d’une interdiction pour les épargnants de sortir leur argent. C’est à ce moment-là, en général, que l’on entend le peuple crier « Que se vayan todos » (« Qu’ils partent tous »). C’est arrivé aux Argentins, cela arrivera aux Grecs, et ensuite ? Les banques françaises détiennent la principale part de la dette grecque. Si j’étais vous, j’irais prendre mes économies à la banque et les enfouirais sous mon matelas. »

Raquel Garrido,
Secrétaire Nationale du Parti de Gauche

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« Le gouvernement des banques », par Serge Halimi

Un long texte, intéressant mais inquiétant, publié par Serge Halimi sur le site du Monde Diplomatique

« L’insolence des spéculateurs suscite une vive opposition populaire et contraint les gouvernements à prendre quelques distances avec la finance. Le 20 mai, le président Barack Obama a qualifié de « hordes de lobbyistes » les banquiers qui s’opposaient à son projet de réglementation de Wall Street. Ceux qui signent les chèques vont-ils continuer à écrire les lois ?

Le 10 mai 2010, rassurés par une nouvelle injection de 750 milliards d’euros dans la fournaise de la spéculation, les détenteurs de titres de la Société générale gagnèrent 23,89 %. Ce même jour, le président français Nicolas Sarkozy annonça que, par souci de rigueur budgétaire, une aide exceptionnelle de 150 euros aux familles en difficulté ne serait pas reconduite. Ainsi, crise financière après crise financière, chemine la conviction que le pouvoir politique aligne sa conduite sur les volontés des actionnaires. Périodiquement, démocratie oblige, les élus convoquent la population à privilégier des partis que les « marchés » ont présélectionnés en raison de leur innocuité.

Le soupçon de prévarication sape peu à peu le crédit de l’invocation du bien public. Quand M. Barack Obama fustige la banque Goldman Sachs afin de mieux justifier ses mesures de réglementation financière, les républicains diffusent séance tenante un spot qui récapitule la liste des donations que le président et ses amis politiques ont reçues de « La Firme » lors des élections de 2008 : « Démocrates : 4,5 millions de dollars. Républicains : 1,5 million de dollars. Des politiciens s’attaquent à l’industrie financière, mais acceptent les millions que leur verse Wall Street. » Quand, prétextant leur souci de préserver le budget des familles pauvres, les conservateurs britanniques s’opposent à l’instauration d’un prix minimum de l’alcool, les travaillistes répliquent qu’il s’agit plutôt de complaire aux propriétaires de supermarchés, hostiles à une telle mesure depuis qu’ils ont fait du prix de l’alcool un produit d’appel à destination d’adolescents enchantés que la bière puisse coûter moins cher que l’eau. Enfin, quand M. Sarkozy supprime la publicité sur les chaînes publiques, chacun subodore le profit que les télévisions privées pilotées par ses amis Vincent Bolloré, Martin Bouygues, etc., tireront d’une situation les affranchissant de toute concurrence pour le partage du butin des annonceurs.

Ce genre de soupçon remonte loin dans l’histoire. Or, nombre de réalités qui devraient scandaliser mais auxquelles on se résigne se voient minorées d’un « Ça a toujours existé ». En 1887, assurément, le gendre du président français Jules Grévy tirait parti de sa parentèle élyséenne pour faire commerce de décorations ; au début du siècle dernier, la Standard Oil dictait ses volontés à nombre de gouverneurs des Etats-Unis. Enfin, question dictature de la finance, on évoquait dès 1924 le « plébiscite quotidien des porteurs de bons » — les créanciers de la dette publique de l’époque — dont l’autre nom était le « mur de l’argent ». Toutefois, avec le temps, des lois avaient réglementé le rôle du capital dans la vie politique. Même aux Etats-Unis : au cours de l’ « ère progressiste » (1880-1920), puis au terme du scandale du Watergate (1974), toujours à la suite de mobilisations politiques. Quant au « mur de l’argent », la finance fut placée sous tutelle en France au lendemain de la Libération. En somme, cela avait « toujours existé », mais cela pouvait aussi changer.

Et puis changer encore … mais dans l’autre sens. Dès le 30 janvier 1976, la Cour suprême des Etats-Unis invalidait plusieurs dispositions-clés limitant le rôle de l’argent en politique votées par le Congrès (arrêt Buckley contre Valeo). Motif invoqué par les juges ? La liberté d’expression « ne saurait dépendre de la capacité financière de l’individu à s’engager dans le débat public ». Une formulation bien alambiquée pour signifier que réglementer la dépense, c’est étouffer l’expression … En janvier dernier, cet arrêt a été élargi au point d’autoriser les firmes à dépenser ce qu’elles veulent pour promouvoir (ou combattre) un candidat. Ailleurs, depuis une vingtaine d’années, entre les anciens apparatchiks soviétiques métamorphosés en oligarques industriels, les patrons chinois occupant une place de choix au sein du Parti communiste, les chefs de l’exécutif, ministres et députés européens préparant, à l’américaine, leur reconversion dans le « secteur privé », un clergé iranien et des militaires pakistanais grisés par les affaires, le glissement vénal est redevenu système. Il infléchit la vie politique de la planète.

Au printemps 1996, au terme d’un premier mandat très médiocre, le président William Clinton préparait sa campagne de réélection. Il lui fallait de l’argent. Pour s’en procurer, il eut l’idée d’offrir aux plus généreux donateurs de son parti de passer une nuit à la Maison Blanche, par exemple dans la « chambre de Lincoln ». Se trouver associé au sommeil du « grand émancipateur » n’étant ni à la portée des plus petites bourses ni le fantasme obligé des plus grosses, d’autres douceurs avaient été mises aux enchères. Dont celle de « prendre un café » à la Maison Blanche avec le président des Etats-Unis. Les potentiels bailleurs de fonds du Parti démocrate rencontrèrent donc par fournées des membres de l’exécutif chargés de réguler leur activité. Le porte-parole du président Clinton, M. Lanny Davis, expliqua ingénument qu’il s’agissait de « permettre aux membres des agences de réglementation de mieux connaître les questions de l’industrie en cause ». L’un de ces « cafés de travail » pourrait avoir coûté quelques milliers de milliards de dollars à l’économie mondiale, favorisé l’envol de la dette des Etats et provoqué la perte de dizaines de millions d’emplois.

Le 13 mai 1996, donc, quelques-uns des principaux banquiers des Etats-Unis furent reçus pendant quatre-vingt-dix minutes à la Maison Blanche par les principaux membres de l’administration. Aux côtés du président Clinton, le ministre des finances, M. Robert Rubin, son adjoint chargé des affaires monétaires, M. John Hawke, et le responsable de la réglementation des banques, M. Eugene Ludwig. Par un hasard assurément providentiel, le trésorier du Parti démocrate, M. Marvin Rosen, participait également à la réunion. D’après le porte-parole de M. Ludwig, « les banquiers discutèrent de la législation à venir, y compris des idées qui permettraient de briser la barrière séparant les banques des autres institutions financières ».

Instruit par le krach boursier de 1929, le New Deal avait proscrit aux banques de dépôt de risquer inconsidérément l’argent de leurs clients, ce qui obligeait ensuite l’Etat à renflouer ces institutions par crainte que leur éventuelle faillite ne provoquât la ruine de leurs nombreux déposants. Signée par le président Franklin Roosevelt en 1933, la réglementation, toujours en place en 1996 (loi Glass-Steagall), déplaisait fort aux banquiers, soucieux de profiter eux aussi des miracles de la « nouvelle économie ». Le « café de travail » visait à rappeler ce désagrément au chef de l’exécutif américain au moment où il se souciait d’obtenir que les banques financent sa réélection.

Quelques semaines après la rencontre, des dépêches annoncèrent que le ministère des finances enverrait au Congrès une panoplie législative « remettant en cause les règles bancaires établies six décennies plus tôt, ce qui permettrait aux banques de se lancer très largement dans l’assurance et dans la banque d’affaires et de marché ». La suite, chacun la connaît. L’abolition de la loi Glass-Steagall fut signée en 1999 par un président Clinton réélu trois ans plus tôt, en partie grâce à son trésor de guerre électoral. Elle attisa l’orgie spéculative des années 2000 (sophistication toujours plus poussée des produits financiers, du type des crédits hypothécaires subprime, etc.) et précipita le krach économique de septembre 2008.

En vérité, le « café de travail » de 1996 (il y en eut cent trois du même genre à la même période et au même endroit) ne fit que confirmer les pesanteurs qui jouaient déjà dans le sens des intérêts de la finance. Car c’est un Congrès à majorité républicaine qui enterra la loi Glass-Steagall, conformément à son idéologie libérale et aux souhaits de ses « mécènes » — les parlementaires républicains étant eux aussi arrosés de dollars par les banques. Quant à l’administration Clinton, avec ou sans « café de travail », elle n’aurait pas résisté longtemps aux préférences de Wall Street alors que son ministre des finances, M. Rubin, avait dirigé Goldman Sachs. Tout comme d’ailleurs M. Henry Paulson, aux manettes du Trésor américain lors du krach de septembre 2008. Après avoir laissé trépasser Bear Stearns et Merryl Lynch — deux concurrents de Goldman Sachs —, celui-ci renfloua American International Group (AIG), un assureur dont la faillite aurait atteint son plus gros créancier … Goldman Sachs.

Pourquoi une population qui n’est pas composée en majorité de riches accepte-t-elle que ses élus satisfassent en priorité les demandes des industriels, des avocats d’affaires, des banquiers, au point que la politique en vienne à consolider les rapports de forces économiques au lieu de leur opposer la légitimité démocratique ? Pourquoi, lorsqu’ils sont eux-mêmes élus, ces riches se sentent-ils autorisés à étaler leur fortune ? Et à clamer que l’intérêt général impose de satisfaire les intérêts particuliers des classes privilégiées, seules dotées du pouvoir de faire (investissements) ou d’empêcher (délocalisations), et qu’il faut donc constamment séduire (« rassurer les marchés ») ou retenir (logique du « bouclier fiscal ») ?

Ces questions amènent à évoquer le cas de l’Italie. Dans ce pays, l’un des hommes les plus riches de la planète a non pas rejoint un parti avec l’espoir de l’influencer, mais créé le sien, Forza Italia, pour défendre ses intérêts d’affaires. Le 23 novembre 2009, La Repubblica a d’ailleurs établi la liste des dix-huit lois ayant favorisé l’empire commercial de M. Silvio Berlusconi depuis 1994, ou qui ont permis à ce dernier d’échapper à des poursuites judiciaires. De son côté, le ministre de la justice du Costa Rica, M. Francisco Dall’Anase, met déjà en garde contre une étape ultérieure. Celle qui verra dans certains pays l’Etat se mettre au service non plus seulement des banques, mais de groupes criminels : « Les cartels de la drogue vont s’emparer des partis politiques, financer des campagnes électorales, et ensuite prendre le contrôle de l’exécutif « .

Au fait, quel impact la (nouvelle) révélation de La Repubblica a- t-elle eu sur le destin électoral de la droite italienne ? A en juger par son succès aux élections régionales de mars dernier, aucun. Tout se passe donc comme si les relâchements ordinaires de la morale publique avaient « mithridatisé » des populations désormais résignées à la corruption de la vie politique. Pourquoi s’indigner alors que les élus veillent en permanence à satisfaire les nouveaux oligarques — ou à les rejoindre au sommet de la pyramide des revenus ? « Les pauvres ne font pas de donations politiques », observait assez justement l’ancien candidat républicain à la présidence John McCain. Depuis qu’il n’est plus sénateur, il est devenu lobbyiste de l’industrie financière.

Le mois qui suivit son départ de la Maison Blanche, M. Clinton gagna autant d’argent qu’au cours de ses cinquante-trois années de vie antérieures. Goldman Sachs le rétribua 650 000 dollars pour quatre discours. Un autre, prononcé en France, lui rapporta 250 000 dollars ; cette fois, c’est Citigroup qui paya. Pour la dernière année du mandat de M. Clinton, le couple avait déclaré 357 000 dollars de revenus ; entre 2001 et 2007, il totalisa 109 millions de dollars. Dorénavant, la célébrité et les contacts acquis au cours d’une carrière politique se monnayent surtout une fois cette carrière achevée. Les postes d’administrateur dans le privé ou de conseiller des banques remplacent avantageusement un mandat populaire dont le terme vient d’échoir. Or, comme gouverner, c’est prévoir …

Mais le « pantouflage » ne s’explique plus uniquement par l’exigence de demeurer à vie membre de l’oligarchie. L’entreprise privée, les institutions financières internationales et les organisations non gouvernementales connectées aux multinationales sont devenues, parfois davantage que l’Etat, des lieux de pouvoir et d’hégémonie intellectuelle. En France, le prestige de la finance autant que le désir de se construire un avenir doré ont ainsi détourné nombre d’anciens élèves de l’Ecole nationale d’administration (ENA), de l’Ecole normale supérieure ou de Polytechnique de leur vocation de serviteurs du bien public. L’ancien énarque, ancien normalien, ancien premier ministre Alain Juppé a confié avoir éprouvé une tentation semblable  : « Nous avons tous été fascinés, y compris, pardon, les médias. Les “golden boys”, c’était formidable ! Ces jeunes gens qui arrivaient à Londres et qui étaient là devant leurs machines et qui transféraient des milliards de dollars en quelques instants, qui gagnaient des centaines de millions d’euros tous les mois, tout le monde était fasciné ! (…) Je ne serais pas tout à fait sincère si je niais que moi-même, de temps en temps, je me disais : Tiens, si j’avais fait ça, peut-être que je serais dans une situation différente aujourd’hui ».

« Aucun état d’âme » en revanche pour M. Yves Galland, ancien ministre français du commerce, devenu président-directeur général de Boeing France, une entreprise concurrente d’Airbus. Pas d’états d’âme non plus pour Mme Clara Gaymard, épouse de M. Hervé Gaymard, ancien ministre de l’économie, des finances et de l’industrie : après avoir été fonctionnaire à Bercy, puis ambassadrice itinérante déléguée aux investissements internationaux, elle est devenue présidente de General Electric France. Conscience tranquille également pour Mme Christine Albanel qui, durant trois ans, occupa le ministère de la culture et de la communication. Depuis avril 2010, elle dirige toujours la communication … mais celle de France Télécom.

La moitié des anciens sénateurs américains deviennent des lobbyistes, souvent au service des entreprises qu’ils ont réglementées. Ce fut également le cas de deux cent quatre-vingt-trois ex-membres de l’administration Clinton et de trois cent dix anciens de l’administration Bush. Aux Etats-Unis, le chiffre d’affaires annuel du lobbying approcherait 8 milliards de dollars. Somme énorme, mais rendement exceptionnel ! En 2003, par exemple, le taux d’imposition des profits réalisés à l’étranger par Citigroup, JP Morgan Chase, Morgan Stanley et Merrill Lynch a été ramené de 35 % à 5,25 %. Facture de lobbying : 8,5 millions de dollars. Avantage fiscal : 2 milliards de dollars. Nom de la disposition en question : « Loi pour la création d’emplois américains » … « Dans les sociétés modernes, résume M. Alain Minc, ancien énarque, conseiller (bénévole) de M. Sarkozy et (stipendié) de plusieurs grands patrons français, l’intérêt général peut être servi ailleurs que dans l’Etat, il peut être servi dans les entreprises ». L’intérêt général, tout est là.

Cet attrait pour les « entreprises » (et leurs rémunérations) n’a pas manqué d’opérer ses ravages à gauche. « Une haute bourgeoisie s’est renouvelée, expliquait en 2006 M. François Hollande, alors premier secrétaire du Parti socialiste français, au moment où la gauche arrivait aux responsabilités, en 1981. (…) C’est l’appareil d’Etat qui a fourni au capitalisme ses nouveaux dirigeants. (…) Venus d’une culture du service public, ils ont accédé au statut de nouveaux riches, parlant en maîtres aux politiques qui les avaient nommés ». Et qui furent tentés de les suivre.

Le mal leur paraît d’autant moins grand qu’au travers des fonds de pension ou de placement, une part croissante de la population a enchaîné, parfois sans le vouloir, son destin à celui de la finance. Désormais, on peut donc défendre les banques et la Bourse en affectant de se soucier de la veuve désargentée, de l’employé qui a acheté des actions pour compléter son salaire ou garantir sa retraite. En 2004, l’ancien président George W. Bush adossa sa campagne de réélection à cette « classe des investisseurs ». Le Wall Street Journal expliquait : « Plus les électeurs sont actionnaires, plus ils soutiennent les politiques économiques libérales associées aux républicains. (…) 58 % des Américains ont un investissement direct ou indirect dans les marchés financiers, contre 44 % il y a six ans. Or, à tous les niveaux de revenus, les investisseurs directs sont plus susceptibles de se déclarer républicains que les non-investisseurs ». On comprend que M. Bush ait rêvé de privatiser les retraites.

« Asservis à la finance depuis deux décennies, les gouvernements ne se retourneront d’eux-mêmes contre celle-ci que si elle en vient à les agresser directement à un point qui leur semble intolérable », annonçait le mois dernier l’économiste Frédéric Lordon. La portée des mesures que l’Allemagne, la France, les Etats-Unis, le G20 prendront contre la spéculation dans les semaines qui viennent nous dira si l’humiliation quotidienne que « les marchés » infligent aux Etats et la colère populaire qu’attise le cynisme des banques, auront réveillé chez nos gouvernants, lassés d’être pris pour des valets, le peu de dignité qui leur reste. »

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(Il)légitimités

« L’instituteur ou le professeur qui nous notaient dans notre enfance le faisaient avec la double légitimité d’un concours de la fonction publique réussi et d’un héritage Républicain plus que centenaire. A travers eux, c’était notre société qui nous notait, nous encourageait, nous orientait et faisait de son mieux pour nous assurer une place en son sein, en fonction de notre travail et des possibilités du moment.

Le juge peut se targuer d’une légitimité identique lorsqu’il (im)pose des limites au nom de cette même société.

Le législateur tient, lui, sa légitimité du Peuple, souvent dans le cadre du suffrage universel direct.

L’employeur qui nous note, quel qu’il soit, a avec lui une autre légitimité : celle de jauger de la juste contrepartie donnée au salaire versé. On peut même imaginer, avec certains bémols, qu’il en est de même de l’actionnaire vis-à-vis de son représentant, du fait des sommes investies.

Si l’on considère les jeux télévisés et les journaux sportifs comme relevant davantage des loisirs que d’autre chose, on se rend compte que, pour avoir tout son sens et être bien acceptée par toutes les parties, une notation se doit d’émaner d’une entité légitime.

Une entité légitime. Exactement l’inverse des agences de notation comme Standard & Poor’s, Moody’s Corporation ou Fitch Ratings (cette dernière ayant la particularité d’être contrôlée par une holding hexagonale). On ne les connait que très peu mais elles influent pourtant de façon importante sur nos économies en se permettant d’évaluer, entre autres, la fiabilité et la capacité des entreprises, et surtout des Etats, à rembourser un emprunt. Leurs avis, qui sont suivis comme un seul homme par l’ensemble des financeurs potentiels qui ouvrent là de biens opportuns parapluies, ont des conséquences sociales parfois tragiques (comme en Grèce et bientôt ailleurs), font réagir des chefs d’Etat et des ministres et orientent de plus en plus nos politiques économiques. Et par la même nos vies à toutes et à tous.

Le système nous condamne t’il donc à gouverner et à être gouvernés en fonction des notes attribuées par ces imparfaites et influençables sociétés de droit privé ? Sans aucune autre légitimité que celle du bon sens, je m’interroge fortement sur la leur, de légitimité : doit-on les laisser faire, les remplacer, les contraindre, les interdire ou les influencer ? Ou bien changer le système ?.. »

Pascal Hassenforder

Pour en savoir plus : les agences de notation, comment ça marche ?, sur Résultat d’exploitation(s), un blog de libé.fr

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