Argentine, … Grèce, … France ? Souvenirs d’une plongée dans la crise, par Raquel Garrido

« Alors que la Grèce vient d’être jetée – par le F.M.I. et par ses voisins, les pays « amis » de l’Union européenne – dans un plan de rigueur ultra drastique, je ne peux m’empêcher de me souvenir de mon voyage en Argentine du mois d’avril 2002.

En décembre 2001, les Argentins avaient vécu 3 jours de folie à la suite d’une crise de stabilité économique aggravée par une fuite soudaine des capitaux. Des manifestations monstres ont spontanément vu le jour, violemment réprimées par les forces de l’ordre. Il y a eu des morts. Le gouvernement n’en est pas sorti vivant non plus puisque le président a dû démissionner, et quelques jours après son successeur a été forcé de démissionner aussi.

Je suis allée à Buenos Aires 3 mois après, car à l’époque l’Union européenne négociait un accord d’association avec le Mercosur et une ronde de négociations avait lieu en Argentine. En tant que spécialiste des accords de commerce, je représentais mon syndicat avec une délégation internationale de responsables syndicaux.

La première chose qui m’a frappée fut le fait que certains dirigeants syndicaux – les gros bonnets de la CGT Argentine – ne pouvaient pas sortir dans la rue sans protection. Un autre ami, député socialiste et pourtant dirigeant de la C.T.A., syndicat qui avait activement participé aux mobilisations de décembre, avait enlevé tout signe de reconnaissance parlementaire de sa voiture. En effet, tous, les élus, sans distinction de parti, couraient le risque de se faire insulter, caillasser, brutaliser par les gens.

Dans les rues de Buenos Aires, régnait une sorte de fièvre, une tension inhabituelle. Les banques s’étaient emmurées, et sur les planches en bois on lisait insultes et revendications. Dans certaines banques, des groupes composés surtout de femmes de la classe moyenne avaient pris possession des lieux. Il fallait le voir pour le croire.

Je suis active dans la vie militante et citoyenne depuis que je suis au lycée. La colère, je l’ai ressentie, je l’ai vue chez les jeunes, les étudiants, les ouvriers en grève. Mais la colère telle qu’elle s’exprime dans le regard d’une personne de la classe moyenne, qui a toujours été du côté du système, qui y croyait, qui en bénéficiait tant bien que mal, et qui se retrouve du jour au lendemain sans rien … ça, je ne l’avais jamais vu.

J’y ai repensé l’autre jour en voyant les images, à la télé, d’une femme vendéenne à qui on avait annoncé la destruction prochaine de sa maison. À l’annonce de la zone noire, c’est la fureur noire qu’on pouvait lire dans ses yeux.

Je me dis maintenant que la prochaine fois que je reverrai ce regard, ce ne sera pas en Amérique latine. Ce sera ici, chez nous. Du fait de la spéculation, les « markets makers » (en anglais, les faiseurs de marché), et en particulier les agences de notation, ont décrété que la dette de la Grèce était insoutenable. En réalité, il n’en est rien. La capacité d’endettement d’un pays dépend de sa capacité de produire des richesses à long terme, et cela dépend à son tour de choses concrètes comme le nombre d’habitants, le niveau d’éducation général, la qualité des réseaux de transport, de télécommunication, l’étendue de l’infrastructure industrielle, l’existence d’une justice fiable et de fonctionnaires incorruptibles … bref, de plein de choses mais pas de l’avis des agences de notation.

La dette de la Grèce n’avait donc rien d’extraordinaire, mais vu que la « note » a quand même baissé, et vu que les banques s’alignent sur cette note, l’argent dont a besoin l’État grec pour vivre au quotidien est devenu de plus en plus cher et finalement la source s’est tarie. C’est exactement ce qu’il s’est passé en Argentine en 2001. Nous connaissons donc la suite. Face à une situation de manque de liquidités et de cessation de paiements, le gouvernement ne peut que décréter un « corralito ». Littéralement « petit enclos », il s’agit d’une interdiction pour les épargnants de sortir leur argent. C’est à ce moment-là, en général, que l’on entend le peuple crier « Que se vayan todos » (« Qu’ils partent tous »). C’est arrivé aux Argentins, cela arrivera aux Grecs, et ensuite ? Les banques françaises détiennent la principale part de la dette grecque. Si j’étais vous, j’irais prendre mes économies à la banque et les enfouirais sous mon matelas. »

Raquel Garrido,
Secrétaire Nationale du Parti de Gauche

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